Jean Zay et Marcel Proust

M. Nicolas Ragonneau, animateur du site proustonomics.com, nous a signalé 2 textes qu’il avait publié en rapport avec Jean Zay :

Le 2 mai 2020 dans Proust forteresse : la Recherche comme rempart existentiel

Extrait de https://proustonomics.com/proust-forteresse-la-recherche-comme-rempart-existentiel/

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Jean Zay, un ministre en prison

Le radical-socialiste Jean Zay (1904−1944), bien connu des historiens, l’est beaucoup moins des proustiens. Cet avocat brillant, doué pour l’écriture, n’a que 32 ans lorsque Léon Blum lui confie le ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts. En quelques années seulement, il modernise et transforme en profondeur le système scolaire français. On lui doit également d’avoir initié l’ENA, le CNRS, le Musée d’Art Moderne et le Festival de Cannes en réponse à la Mostra de Venise, fasciste. Il démissionne de son poste à la déclaration de guerre et s’engage dans l’armée française avant d’être arrêté et jugé à la suite d’un simulacre de procès en 1940 : Vichy en a fait une de ses cibles prioritaires et lui inflige la même peine que Dreyfus. Depuis sa prison de Riom dans le Puy-de-Dôme, Jean Zay écrit des romans, des contes, des lettres, une sorte de journal de prison, magnifique (Souvenirs et solitude), et il lit beaucoup. Le 19 janvier 1941, il écrit à sa sœur Jacqueline : « Tu peux, dès maintenant, par conséquent, m’envoyer un colis de lecture. Mais surtout, n’achète pas d’ouvrages neufs ou coûteux ; quelques bouquinistes te procureront bien des occasions, fussent-elles sordides […] À titre de “suggestions”, comme on dit sur les paquebots, voici quelques idées : Balzac, Flaubert, Hugo (prose), Don Quichotte, Robinson Crusoë, Marcel Proust, Gogol […]8 ». En juillet 1942, une nouvelle lettre à sa sœur nous permet de savoir qu’il commence vraisemblablement sa lecture par À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « Mme Weygle m’a prêté, sur ma demande, les trois volumes des Jeunes filles en fleurs et j’y suis plongé avec délices. Imagine-toi que je n’ai jamais lu Proust ! C’est ainsi… mais je ne l’avouerais qu’à toi ! ». Mme Weygle n’est autre que le cryptonyme utilisé par Zay pour déjouer la censure et masquer Renée Blum, la belle-fille de Léon Blum. Sa lecture de la Recherche s’achève en décembre 1942 puis, 15 mois plus tard, en mars 1944, il écrit, toujours à sa sœur : « Quand je sortirai d’ici, que de gens auront disparu ! Et ceux qui resteront, ayant vieilli de cinq lourdes années, me procureront l’impression extraordinaire décrite par Proust dans Le Temps retrouvé, lorsqu’il revint dans un salon, après vingt ans d’éloignement ».

Le 20 juin 1944, Jean Zay sort bel et bien de sa cellule, mais encadré par des miliciens qui le mènent à Cusset, non loin de Vichy, où ils l’exécutent.

 

(c) Albert Harlingue/Roger-Viollet

 « Ce n’est qu’en prison que l’on comprend Proust »

Quelques pages de Souvenirs et solitude nous disent davantage quelle fut « la leçon de Proust » selon les propres mots de Jean Zay. Le 12 mai 1943, il atteint son millième jour d’emprisonnement et ce terrible anniversaire le ramène irrémédiablement à sa lecture récente de la Recherche : « Le prisonnier qui doit vivre des années entre quatre murs ne peut échapper au dilemme : se laisser écraser par l’idée et la sensation du temps, en subir l’obsession grandissante, chaque jour plus douloureuse ; ou bien le dominer, le vaincre, l’abolir […] La captivité modifie peu à peu la notion du temps, en bouleverse les dimensions. Ce n’est qu’en prison que l’on comprend Proust. Il voulait fixer le temps, c’est-à-dire l’abolir, car c’est la même chose. Qui l’arrête le supprime. Cette recherche du temps perdu, qui n’était que la quête d’un instant éternel, d’un instant “intemporel”, vécu sans discontinuité et sans ruptures, sans écoulement, la conquête d’un état d’équilibre où le passé n’est plus séparé de nous, se fond en nous, où l’avenir n’est plus attendu avec l’anxiété de l’impatience, ce merveilleux détachement qui permet au temps de s’identifier à notre être, de s’y incorporer en un sentiment d’éternité et d’immortalité, tout cela qui est en somme la recherche de l’absolu, la leçon de Proust, la prison en rend l’accès facile parce qu’elle nous ôte de force à tout ce que notre volonté ne quitterait pas sans combat, qu’elle nous impose toutes les conditions de l’expérience parfaite, comme si elle nous plaçait sous la cloche d’une machine à faire le vide9 ».

  8- Jean Zay, Écrits de prison 1940–1944, Belin, 2014

  9- Jean Zay, Souvenirs et solitude, p.454, Belin, 2010

 

le 23 février 2024 :  Jean Zay, abolir le temps avec Marcel Proust

https://proustonomics.com/jean-zay-abolir-le-temps-avec-proust/

Jean Zay en 1936. Studio Harcourt © Ministère de la Culture (France),

Médiathèque du patrimoine et de la photographie, diffusion RMN-GP

Le monde serait incontestablement meilleur s’il y avait davantage de Jean Zay (1904−1944). « L’Homme-République », comme l’a surnommé son excellent biographe Olivier Loubes, fut le premier prisonnier politique du régime de Pétain en 1940. Deux ans plus tard, il devient, depuis sa cellule de Riom, un lecteur tragique et magnifique de la Recherche.

Le cliché reproduit ici date de 1936, Jean Zay, chaussé de ses lunettes rondes légendaires (celles, typiques, des intellectuels des années 30) est dans l’année de ses 32 ans. À défaut de date précise, on ne peut assurer avec la plus grande certitude qu’au moment où cette photo a été réalisée, le député du Loiret est déjà ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du gouvernement Léon Blum. Cependant, deux éléments renforcent cette hypothèse. Le premier réside dans le fait que Jean Zay est absent du fichier commercial du studio Harcourt : il a donc été invité à poser rue Christophe-Colomb. Le second découle du premier : seuls les plus hauts notables et les personnalités prestigieuses sont invités par Cosette Harcourt, car les autres doivent bourse délier — et figurent alors dans le fichier commercial. 

Réformes et longévité

Jean Zay demeure à la tête de son ministère jusqu’au 13 septembre 1939, date à laquelle il démissionne pour s’engager dans l’armée, alors que le premier festival de Cannes, manifestation qu’il avait souhaitée et créée — et dont l’organisateur est Georges Huisman, son directeur général des Beaux-Arts —, est annulé. Le ministre Zay devient alors le sous-lieutenant Jean Zay à l’état-major du train. Cette longévité, dans cinq gouvernements, est exceptionnelle et elle lui permet de mener des réformes capitales à un train d’enfer, dans de nombreuses directions : école, apprentissage, sport (le sous-secrétariat aux Sports est rattaché à l’Éducation nationale en 1937), art, patrimoine, droit d’auteur, science… la liste est impressionnante. Certains, évoquant les origines protestantes de Jean Zay avec ou sans ironie, ont parlé d’un « réformé-réformateur ». La suite est connue, la drôle de guerre, la victoire-éclair de l’Allemagne en juin, l’étrange défaite, celle dont Henri Calet disait dans Le Bouquet : « La défaite, nous l’éprouvions dans les pieds, dans les jambes, dans le dos, dans nos muscles, par tout le corps. C’était une grande courbature. Nous n’en pouvions plus de fatigue, de sueur, de poussière et de peur, à force d’avancer sur ces routes du désastre, toutes semblables, sous un ciel bleu de juin, sans nuages — un ciel de belles vacances1. »

Arrête et jugé

Vient ensuite le fameux épisode du Massilia, bateau à bord duquel Jean Zay, Jean Perrin, Georges Huisman, Georges Mandel, Pierre Mendès France et quelques autres s’embarquent depuis le port du Verdon afin de poursuivre la lutte au Maroc, et qui n’est rien d’autre qu’un piège funeste. À Casablanca, Jean Zay est molesté et arrêté pour abandon de poste, désertion devant l’ennemi puis rapatrié en France pour être jugé. Le 4 octobre 1940, il est condamné à la déportation et à la dégradation par le Tribunal militaire permanent de la 13e région de Clermont-Ferrand. Finalement il est incarcéré à la prison de Riom avec le statut de prisonnier politique ; près de quatre ans après son procès, le 20 juin 1944, l’ancien ministre emblématique du Front Populaire est assassiné par des miliciens dans un bois à Cusset (Allier).

Lire et écrire en prison

Dans sa cellule Jean Zay s’impose, fidèle aux préceptes de son ministère, un exercice physique et intellectuel quotidien. Il sait qu’il ne pourra s’en sortir qu’à ce prix. Il tente de poursuivre son métier de père de famille quand ils reçoit ses filles et son épouse. Le reste du temps (et il en reste énormément), Il écrit beaucoup, et admirablement : des lettres, des notes et des synthèses à destination de la Résistance (qu’il fait passer dans le landau de sa fille cadette Hélène), une sorte de journal dont les textes donneront Souvenirs et Solitude, des nouvelles et même un roman policier. La bague sans doigt paraît en 1942 sous le pseudonyme de Paul Duparc chez Sequana (maison d’édition de René Julliard), dans la collection La chauve-souris. Et puis Jean Zay lit des livres, des longs et des courts. Il réclame des livres à sa sœur Jacqueline, ce qui nous renseigne sur ses projets de lecture. De façon amusante il cite Don Quichotte et Robinson Crusoë parmi sa liste d’auteurs, comme si ces personnages avaient dévoré leurs créateurs : « Tu peux, dès maintenant, par conséquent, m’envoyer un colis de lecture. Mais surtout, n’achète pas d’ouvrages neufs ou coûteux ; quelques bouquinistes te procureront bien des occasions, fussent-elles sordides […] À titre de “suggestions”, comme on dit sur les paquebots, voici quelques idées : Balzac, Flaubert, Hugo (prose), Don Quichotte, Robinson Crusoë, Marcel Proust, Gogol2 […] ». 

La connexion Blum-Proust

Les deux volumes du Temps retrouvé dans la bibliothèque de Léon Blum,

à la maison Léon Blum, Jouy en Josas.

Il utilise des cryptonymes pour nommer des personnes de son entourage. Ainsi Madame Weygle désigne Renée Blum (Weigle était son nom de jeune fille), la belle-fille de Léon Blum. Tandis que celui-ci était voisin de cellule de Jean Zay, son fils Robert était en effet prisonnier d’un oflag pendant toute la durée de la guerre, ce qui lui a permis d’éviter la déportation et la mort. Au sein de la famille de Léon Blum, on pratique Proust depuis toujours. Outre les deux frères les plus connus, Léon, dont on sait qu’il a partagé avec Proust les colonnes du Banquet et de La Revue Blanche (on peut aussi admirer quelques tomes de la Recherche dans sa maison de Jouy-en-Josas) et René, qui avait présidé au rapprochement de l’auteur avec Bernard Grasset puis à son transfert à la NRF, Lucien Blum était aussi un lecteur de Proust comme il le rapporte dans son journal inédit. Rien d’étonnant alors qu’on apprenne que le prêt de la Recherche au prisonnier Jean Zay vient du côté des Blum : « Mme Weygle m’a prêté, sur ma demande, les trois volumes des Jeunes filles en fleurs et j’y suis plongé avec délices. Imagine-toi que je n’ai jamais lu Proust ! C’est ainsi… mais je ne l’avouerais qu’à toi ! ». 

« Supprimer le temps »

Cette lecture de la Recherche qui a lieu pendant une bonne partie de 1942 et s’achève en décembre est ponctuée de commentaires pénétrants, d’une grande intelligence, passés par le filtre de sa propre expérience du temps en prison. Un des passages les plus célèbres de Souvenirs et solitude est justement celui où Jean Zay affirme qu’on ne comprend réellement Proust qu’en captivité : « La captivité modifie peu à peu la notion du temps, en bouleverse les dimensions. Ce n’est qu’en prison que l’on comprend Proust. Il voulait fixer le temps, c’est-à-dire l’abolir, car c’est la même chose. Qui l’arrête le supprime3. » Cinquante ans après, Daniel Genis, un prisonnier américain de droit commun bouleversé par sa lecture de la Recherche fera, sans avoir jamais lu une ligne de Jean Zay, une analyse très similaire dans son livre Sentence.
La lecture de Proust accompagne le destin tragique de Jean Zay jusqu’au bout, ces mots déchirants, pris dans une lettre de mars 1944 à sa sœur, le montrent à l’envi : « Quand je sortirai d’ici, que de gens auront disparu ! Et ceux qui resteront, ayant vieilli de cinq lourdes années, me procureront l’impression extraordinaire décrite par Proust dans Le Temps retrouvé, lorsqu’il revint dans un salon, après vingt ans d’éloignement 4».

  1. Henri Calet, Le Bouquet, Folio, p. 16.
  2. Jean Zay, Écrits de prison 1940–1944 sous la direction d’Antoine Prost (Belin, 2014).
  3. Jean Zay, Souvenirs et Solitude (Belin, 2017).
  4. Jean Zay, Écrits de prison 1940–1944 sous la direction d’Antoine Prost (Belin, 2014).

 

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