« Caricature » un texte de Pierre Allorant

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Il y a quelques jours, l’innocent usage annuel de l’envoi de cartes de vœux, inhabituellement ornées de caricatures suscitait dans le Loiret un début de polémique sur l’opportunité de ce mélange des genres inédit. Depuis l’abject carnage au siège de Charlie hebdo, tout cela paraît dérisoire : il y a un avant et un après 7 janvier 2015, ce 11 septembre qui visait à effondrer les deux tours des Lumières à la Française : la liberté de blâmer et le portrait-à-charge. Mais à Charlie, il n’y a plus d’après.

En France, depuis les grandes lois de la Troisième République, presque tout était permis, bien avant que mai 68 interdise d’interdire. Détourner ou instrumentaliser les paroles historiques du grand Charles à la Libération de Paris, utiliser Marianne pour dénoncer l’écrasement des collectivités sous les charges de l’État central, c’est faire polémique, mais l’outrance, le pamphlet, l’exagération, et même le mauvais goût participent au débat démocratique et en ce sens sont légitimes. Ce que nous avons en partage, droite, centre, gauche, depuis 1815, deux siècles, c’est de pouvoir représenter un roi en forme de poire, un président en Iznogoud ou en mari trompé, de taquiner les hommes providentiels, de ridiculiser les puissants de toutes les Églises, de l’Infaillible du Vatican aux adorateurs du Veau d’or. Le ridicule fait rire, il ne tue pas. Les armes de guerre en plein Paris, si. Elles entendent faire taire, semer la terreur,  instiller le poison de la peur et de la discorde pour tuer une société de liberté, la faire mourir d’effroi et de méfiance, jamais de rire.

Aujourd’hui, c’est Paris qui est martyrisée dans ce que la France a de plus cher : sa liberté de la presse, son esprit critique et satirique, Jean Zay l’Orléanais disait « son esprit guêpin ». Dans notre patrimoine national zygomatique, dans notre panthéon humoristique,
Marianne et le grand Charles sont à Faizant ce que la fille du proviseur et le Grand Duduche sont à Cabu. Cabu, Wolinski, des grands, dans la lignée des Daumier, Cham, Caran d’Ache, Forain, Grandjouan, Léandre, Sennep, Gassier, nos Rabelais, Voltaire, Balzac, Stendhal et Zola de la légende qui claque comme un fouet et du choc de  l’image, tous passionnés, souvent extrémistes, parfois injustes, souvent drôles, jamais politiquement corrects. Les grandes pages de la caricature coïncident avec le moment des grands discours parlementaires, l’extension des grandes libertés publiques, les grandes heures de la République.

La caricature est le meilleur baromètre de la démocratie : quand elle circule sous le manteau, c’est l’hiver de nos libertés. Décidément, les illustrateurs du Rire, de l’Assiette au Beurre, du Nain Jaune de la Calotte et de la Lanterne doivent se retourner dans leur tombe : les « assassins de papier » n’aiment pas la vie, ils sont des prophètes de notre malheur. Tragiquement sans talent, ils sont leur propre caricature. Et le reste est littérature. Démission ou « soumission » ? Le Canard dirait « pan sur le (Houel)bec ». Desproges, Reiser, revenez ! Ils sont devenus fous…

Bal tragique à Paris : nous sommes tous des dessinateurs de presse français.

 Pierre Allorant

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