Hommage à JEAN ZAY du 20 juin 2010

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                Monsieur le préfet, M le Recteur, M. le député et maire d’Orléans, M. le sénateur du Loiret, Mme la Conseillère Régionale, Mmes et MM les maires et élus des communes de l’agglomération, chère Catherine, chère Hélène, chers amis, je voudrais développer aujourd’hui, soixante dix ans après le piège du Massilia et soixante six ans après l’assassinat de notre grand ministre et orléanais deux thèmes de réflexion seulement, tant il y aurait à dire, à rappeler.

Il mérite bien cela, celui que l’on peut retenir comme l’un des plus grands ministres de l’Education Nationale, après les projets de Condorcet et les lois de Jules Ferry.

Analysons d’abord  juin 1940, l’effondrement général, et  le 20 juin 1944, le crime politique emblématique du régime de Vichy et ensuite la mémoire qu’en ont nos concitoyens et notre pays.

Nous savons tous comment Jean Zay  a fait la guerre de septembre 39, volontaire pour suivre dit-il « le sort normal de ceux de sa classe » jusqu’au 19 juin 40. Il fut « Un symbole de courage républicain, celui de la Vertu qui affronte l’épreuve jusqu’au sacrifice » nous disait Robert Badinter le 8 juin dernier lors de la réception des archives « Jean Zay » déposées par Catherine et Hélène à l’Hôtel Soubise, aux archives Nationales!

Nous connaissons l’engagement républicain, antifasciste qui l’amène à ce choix courageux. Mais contre l’honneur de Jean Zay allait jouer ce que  Robert Paxton appelle, « cette image négative, méthodiquement construite par ses ennemis, de longue date ». Nous avons lu dans  les «  Carnets secrets », la détermination de Jean Zay dans ce conflit contre les forces fascistes, la méfiance qu’il exprimait envers certains ministres «  défaitistes » comme Bonnet, Chautemps…Cet ensemble de notes écrites après les réunions ministérielles fut dérobé pendant la débâcle. Il a été édité en 1942, mais tronqué et commenté avec cette manière haineuse, coutumière de « Gringoire » et de « Je suis partout », par le journaliste fasciste Philippe Henriot. Cette haine qui s’était déjà manifestée lors des campagnes électorales de 1932,  de 1936 est tenace.

Elle vaudra après guerre à Madeleine Zay des lettres d’insulte. Et lors même de l’assemblée générale de fondation du Cercle Jean Zay, en 1996, nous avons entendu un perturbateur éructant les mêmes mensonges sur l’ « affaire » du Massilia, la Franc-maçonnerie, mensonge nourris de cette vieille haine du Juif phantasmé.

Alors  revenons sur les origines de ces falsifications de l’Histoire, ces manipulations de l’image de Jean Zay.

Juin 1940 c’est l’effondrement de la France, le Naufrage comme l’écrit Eric Roussel.

La débâcle, l’exode, si bien étudiés par Eric Alary, nous montre le désarroi, la stupeur de la population, conséquence  des défauts et erreurs stratégiques de l’Etat major.

Il montre aussi  l’utilisation immédiate que  Pétain, Weygand et les « défaitistes » des gouvernements Daladier et Raynaud ont su en faire dès les premiers revers militaires. La pression exercée pour imposer l’idée d’un armistice, la stigmatisation de la Troisième République et de ses personnels, la préparation  d’un soi-disant  renouveau français, antirépublicain, que devait constituer plus tard  la « Révolution Nationale ».

L’effondrement qui résulte, me semble-t-il,  des conceptions stratégiques inspirées par Pétain, est, contre toute évidence, présenté comme un châtiment de la France du Front Populaire corrompue par la démocratie, l’esprit de jouissance, les juifs, les étrangers toujours …Relisons Weygand, c’est très clair pour lui! Les historiens reviendront en détail sur ces questions  lors du colloque « l’Année 1940, effondrement national et réalités locales » des 18 et 19 novembre prochain à l’Université.

Jean Zay, d’après ses chefs a mené une guerre exemplaire. Il n’est plus ministre mais reste député. Il apprend la réunion des parlementaires à Bordeaux, obtient les autorisations nécessaires, prend sa famille au passage et s’y rend. Les gouvernements Reynaud puis Pétain prévoient le repli de l’appareil politique et administratif en Afrique du Nord et affrètent le navire « Massilia ». 26 députés et un sénateur s’y embarquent le 20 juin 1940. C’était  donc il y a exactement 70 ans. Déjà la défiance du commandant et de l’équipage se manifeste. Apprenant la demande d’armistice,  les embarqués du Massilia tentent d’obtenir de communiquer avec Bordeaux, de faire demi-tour. Impossible ! Le piège se referme…

Arrivés à Casablanca (au Maroc), l’atmosphère vire à  la franche hostilité des militaires et des colons : insultes, agressions contre Jean Zay, encore une arrestation temporaire pour Mandel… Avec la complicité de Darlan, Marquet, la plume venimeuse de Prouvost le mythe des « fuyards » du Massilia se construit. Impossible de rejoindre la France où, à Vichy, les pleins pouvoirs accordés à Pétain sont votés le 10 juillet. Le 15 août Jean Zay est arrêté à Rabat, Madeleine, son épouse doit accoucher (d’Hélène) dans quelques jours, et dans quelles conditions ! Le destin de Jean Zay bascule définitivement.

Transféré en métropole Jean Zay est,  le 4 octobre 1940, le lendemain du décret antisémite signé Pétain, condamné en une journée de procès et quelques minutes de délibération à « la Déportation et  à la dégradation militaire » Deux peines inusitées depuis Dreyfus et les années 20. Un motif inique pour le patriote qu’il est et contradictoire pour celui que ses ennemis dénoncent comme belliciste et responsable de la guerre.

C’est ce que les Henriot et autres plumitifs de Vichy s’acharnent à démontrer en falsifiant les faits ou réécrivant l’histoire.

C’est ce que ne peut accepter et comprendre Jean Zay. C’est ce qu’ont rappelé tous les intervenants au colloque du 8 juin dernier : Jean Zay est profondément républicain, légaliste, croyant en la justice de son pays. Il fait donc appel, mais la rapidité du rejet l’incite à en rester là. C’est là, la réussite, posthume, de Vichy, la « mort civile » organisée du citoyen Jean Zay, l’isolement, l’oubli. Il est l’un des premiers résistants, l’une des premières victimes de la « justice » vichyste. Et pourtant, en prison, à Riom, il écrit, communique avec des mouvements de Résistance tels « Maintenir », l’ « OCM », comme le montrent les travaux de Benoît Verny.

Alors, la mémoire de Jean Zay?

Bien sûr, ses amis ne l’oublient pas, après guerre, (…..Secrétain, Berthelot, Abraham, Cassou, Mendes  et j’en oublie…).

Bien sûr, évidemment, il est réhabilité, des cérémonies sont organisées, des plaques sont apposées, des hommages sont prononcés…

Mais le refus du président  Mongibeau du Tribunal de la Haute Cours en 1945 qui juge Pétain, d’entendre Madeleine Zay, et dans quels termes, est si révélateur. Les procédures judiciaires jouent décidément contre la mémoire de Jean Zay.

Et  la vérité sur son sort tarde à se faire jour (1946),  sur ses assassins (arrêtés en 1948). Leur jugement tardif, et clément en 1953, année où le Parlement renouvelle les mesures d’amnistie, participe à cet oubli…

Et les données politiques nouvelles jouent également contre sa mémoire. Le parti radical a perdu de son influence électorale, et lors de son congrès de 1946, il s’oriente clairement à droite, et y demeure majoritairement, à quelques personnalités près.

La mémoire de la Résistance est monopolisée par les communistes, les gaullistes et quelques groupes et personnalités. Il faut, bien sûr,  réconcilier la Nation après ce qui fut, aussi une guerre civile, « de français contre d’autres français » disait Antoine Prost. Au nom de la reconstruction on peint une France unanimement résistante. La « récupération » de hauts fonctionnaires a été rapide et parfois bien indulgente (Papon) Les lois d’amnistie, certes nécessaires, sont venues bien tôt, 1951, 1953.

            Certains résistants furent même plus tard l’objet de campagnes calomnieuses : Jean Moulin, les époux Aubrac, Pierre Cot…Et puis certaines inscriptions, plaques commémoratives furent bien équivoques, erronées, voire choquantes au regard de la vérité et de l’Histoire. C’était le cas au Lycée Jean Zay où était inscrit « Victime de la barbarie nazie », dédouanant Vichy et sa milice.  Ou alors, « victime des ennemis de la France » comme si des français ne pouvaient commettre ce type de crime, et ne le pourraient encore.

Alors, il y a un « travail de mémoire » à poursuivre, pour la vérité historique, pour la famille de Jean Zay, pour Orléans, pour ses citoyens, pour les lycéens, futurs citoyens de notre République. Cela signifie un travail rigoureux, méthodique et non injonctions et communications contre-productives. C’est un travail que nous aimerions voir approfondi par des travaux universitaires, par des étudiants orléanais, plus nombreux, profitant de la présence de la famille, des amis et maintenant de la totalité des archives, inventoriées, classées et déposées aux Archives Nationales depuis le 8 juin 2010.

Et puis il y a un « devoir de mémoire » qui nous incombe, en premier lieu au Cercle Jean Zay. Il nous faut prolonger les commémorations  de 1982 pour l’Ecole Publique, celles en hommage à Jean Zay de 1994, de 2004, celle de septembre 2010 dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, celle du Colloque de novembre sur « L’année 40 ».

Mais aussi pour les élus, pour les médias, pour que sa ville ne l’oublie pas comme elle en donnait l’impression dans les années 50-70, pour nous tous afin que l’homme exceptionnel que fut Jean Zay soit mieux connu, reconnu pour toute son œuvre, pour sa personnalité rigoureuse, pour les choix qu’il fit qui donnent la priorité à l’Ecole, pour l’exemple qu’il peut donner à la jeunesse, à ceux qui ne veulent pas désespérer de l’action politique et citoyenne !

Et pour que la République demeure fidèle à ces principes qui lui étaient si chers :

Liberté, égalité, fraternité, Laïcité

 P-L EMERY Président du Cercle Jean Zay